Camille Brée

Marie Astre ou le corps millénaire, Septembre 2015

Il y a un cercle fait de terre et au milieu il y a un point. Un point qui se soulève qui se hisse qui se tord. Un point qui cri dans sa lutte. Son souffle est étouffé par le vent et absorbé par l'espace désert. Cette ligne courbe qui court nous tient à distance de ce point, de cet homme, minuscule et ridicule qui se bat contre le vent. Face aux éléments son corps se tend, elle se jette en avant. C'est le combat millénaire de l'homme qui résiste face à ce qu'il désir. Qui résiste face à ce qu'il ne peut conquérir. Le corps en danger paralyse la pensée, la force du péril ramène le présent comme une vague acharnée et fugitive. C'est ce moment qui est au coeur du travail de Marie Astre et qui l'amène comme Sisyphe à rejouer son supplice.

Camille Brée



Jonathan Richard et le langage, 2014

"J’expérimente la défaillance de l’écriture par des contraintes formelles (orthèses) ou de fond (écriture induite par le texte) avec une certaine recherche de la limite de l’intelligible."1

La société nous dicte ce qui doit être et ce qui est en dehors : la norme. Être normal, être conforme à la majorité des cas. Si l’on suit les règles du langage établies par la norme, Jonathan Richard est déficient, son élocution n’est pas "normal", il susseye2. Ce caractère physique prend tout son sens au sein de son travail et en est même le moteur. Il exploite sa particularité d’expression dans sa pièce Recto/Verso, 2013. Il propose deux textes lus : le premier, Liberté de démarche propose une association de mots qui ne contiennent aucun son "s". Soigneusement choisi, ces mots lui permettent de se dissimuler, d’apparaître avec une élocution dite "normale" :

"Loi : Purement incorporé
Méconnaître : Qualité de portée
Conduire : Effet de trouble
Infirmerie : Relatif en vigueur
Contrôle : Matière clinique
"

Prenant alors son deuxième texte Démocratie sans institution il se met à lire un autre ensemble de mots où cette fois, tout est fait pour que son "problème" d’élocution soit révélé :

"Subir les contentions,
Subir les soins,
Subir les arrestations
"

Jonathan se pose alors en perturbateur, peut-on détourner la déficience ? Peut-on se jouer de la norme ? Ces questions sont le noeud de la pensé de Jonathan Richard. Allant ainsi du texte à la performance, il explore le champ vaste du langage et en propose une échappatoire. La déficience considérée généralement comme un handicape ne peut-elle pas au contraire apporter quelque chose de nouveau ? S’inscrivant dans la pensée de Christophe Tarkos qui opère une déconstruction de la langue, Jonathan pousse le langage à sa limite de compréhension. Mais, dire qu’il ne s’intéresse pas au sens du texte serait faux. Son travail évolue dans l’interstice où les mots écrits deviennent des textes de sens et de sons. L’écrit devient parlé, c’est une matière vivante qui respire avec ceux qui les portent. "T’on thé t’as-t-il ôté ta toux" de 2014 se pose en exercice d’élocution particulièrement complexe. En effet, ce texte crée en virelangue complique la tâche de celui qui doit le lire à voix haute. Les phrases sont soigneusement choisies pour mettre en échec son orateur. "Un comte comptant ses comptes, content de son comté, raconte un conte, d’un comte con comptant des comptes mécontents, en contant un conte contant un comte con mé- content se contentant d’un compte con en mangeant son comté du Nevada qui { … }" Ce texte est une seule et même phrase qui, pour un orateur consciencieux peut être comparé au supplice de Sisyphe, étant amené à recommencer s’il butte sur un mot. C’est ici que l’on saisit le goût pour le jeu de Jonathan Richard, son texte étant une seule et même phrase. Dans cette pièce, le lecteur n’a nul besoin de caractéristiques spécifiques pour déclamer le texte, celui-ci mettant en échec de la même manière les personnes à élocution dite "normale". Son travail devient alors plus universel. Que penser de ces règles sinon qu’elles deviennent aburdes lorsque recommencer le texte pour une meilleure compréhension le rend, au contraire, de moins en moins lisible pour les spectateurs et pour le déclamateur lui même. Mettre en échec l’oralité, montrer l’absurdité qu’engendre un langage normé qui est sensé être intelligible, montrer qu’il y a des mots, des phrases que l’on peut écrire et qui pourtant sont complexes voir impossible à dire... Imprégné par le travail de Claude Rutault Jonathan est, sans aucun doute, dans un processus de règles et de contraintes. Un jeu qu’il s’impose, des règles qui l’handicapent, révelant ses faiblesses et en faire à coup sûr, une grande force.

Notes
1 Entretient du 24 mai 2014, Clermont-Ferrand - Madrid
2 Vice de prononciation, qui consiste à prononcer mal les s, c’est-à-dire à les prononcer en mettant la langue entre les dents, au lieu d’en appliquer le bout sur les dents d’en haut. D’après Émile Littré, Dictionnaire de la langue française (1872-77)
3 Déficience orale, «T’on thé t’as-t-il ôté ta toux», 2014



Camille Brée