Camille Brée

Marie Chênel, catalogue du 62e Salon de Montrouge - 2017

Le travail de Camille Brée s’incarne au travers de formes simples, minimales, de propositions discrètes qui tendent à se faire écho et à former des ensembles. Il s’agit le plus souvent d’œuvres in situ, dont la création appelle un temps d’immersion au sein de l’espace de monstration, dans la perspective d’en saisir les différentes qualités architecturales, lumineuses, etc. La démarche de l’artiste, porteuse d’une profonde réflexion sur les conditions d’émergence du visible, s’origine d’abord dans l’image. De précédentes œuvres – des photographies répétant des étendues célestes ou désertiques aux vidéos contemplatives À travers (2013) et Lumière Fantôme (2014) – conservent la mémoire d’un détachement progressif de tout sujet, de toute narration, au profit de l’engagement dans une pratique attentive au seuil et aux conditions mêmes de l’émergence des formes. Essentielle, la recherche est celle d’un autrement de la représentation et de la perception, ainsi : « Il ne s’agit plus de montrer quelque chose mais de révéler ce qui montre, et ainsi de tenter de s’approcher au plus près de ce qu’est le voir. » Les œuvres présentées à Montrouge répondent de cette quête. Le fond, un grand rectangle de vernis transparent peint à même la cimaise, ouvre une « zone de sensibilité active » ; il figure la surface en captant subtilement les regards, tandis que Les éléments lucides marquent fragilement l’espace. Matérialisés à l’aide de projecteurs-cadreurs, outils typiques de la mise en lumière muséale, Les éclats et L’Étrangère génèrent une impression troublante, la sensation diffuse de se trouver en présence d’un phénomène insaisissable, face à la réalité d’une absence. Provoquant des évènements visuels, dans un rapport fondamental à l’espace et au temps, les œuvres de Camille Brée créent des brèches perceptives et suscitent la spéculation sur la nature du visible (ce qui se donne à voir). À travers elles, s’ouvre une réalité composée de jeux de transparence, d’ombre et de lumière, où vibrent les notions d’écarts et d’inframince chères à Duchamp.


Marie Chênel, catalogue of the 62nd Salon de Montrouge - 2017

Camille Brée’s work is embodied by simple, minimal forms and discreet proposals that tend to echo one another and form ensembles. Her works are usually site-speci c, and their creation calls for a period of immersion within the exhibition space, with the aim of grasping its different architectural or luminous qualities. The artist’s approach is rooted in the image, and involves a deep re ection on the conditions of the emergence of light. Earlier works—from photographs repeating celestial and desert stretches to the contempla-tive videos, A travers (2013), and Lumiere fantome (2014) —retain the memory of a progressive detachment from all subject and narrative, in favor of a practice focused on the threshold, and the very conditions, of the emergence of forms. The essential quest is for another kind of representation and perception—thus: «It is no longer a matter of showing something but of revealing what shows, and thus trying to get as close as possible to what the act of seeing is.» The works on display at Montrouge tally with this search. Le fond (2016), a large rectangle of transparent varnish applied straight onto the wall, opens up a «zone of active sensibility»; it depicts the surface by subtly captur-ing the eye, while Les elements lucides (2017) mark the space in a fragile way. Materialized with the help of framing projectors, typical tools of museum lighting, Les eclats (2017) and L’Etrangere (2017) create a disturbing impression, the diffuse sensation of nding yourself in the presence of an elusive phenomenon, faced with the reality of an absence. In giving rise to visual events, in a fundamental relation to space and time, Camille Bree’s works create perceptive gaps and arouse speculation about the nature of the visible (what is to be seen). They open up a reality made of a play on transparency, on shadow and light, where one can feel the vibrating notions of discrepancy and of the Duchampian «infrathin.»

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À propos de mon travail - 2015

À travers l'expérimentation de l'image, je cherche à interroger les conditions du visible et à créer des situations du voir. J’ai été marquée par des rencontres qui ont bousculé mon travail, celle avec les miroirs et les plaques de verre de Gerhard Richter et mon expérience chez les indiens Hopis d'Arizona. Elles ont en commun une interrogation sur la photographie et sur le sujet de ces images. Un sujet, quel qu'il soit me semble toujours de trop, alors je cherche à passer à travers, aller au-delà de ce qui est représenté, au-delà de ce qu’on voit de façon figée, nette et claire. En remontant le faisceau de l'image, j'ai commencé à travailler avec des reflets qui permettent l'apparition d'une image de l'espace sans la figer et à composer avec la lumière. L'exposition Sans titre (plus ou moins) explore la transparence. Avec des films translucides appliqués à même le mur, je cherche à donner un cadre où ce qui est à voir et observer est l'espace lui même, ses aspérités, ses marques. Le plus souvent, mes pièces se confondent avec l'architecture et en deviennent un élément — elles sont souvent littéralement collées au mur, au sol. Ce qui m'intéresse c'est d'explorer les spécificités d'un lieu, comprendre comment la lumière s'y déplace et le révèle. J'aime penser que les surfaces que j'installe agissent comme la pellicule d'un appareil photo et qu'elles proposent une pause, un moment d'arrêt aux images prises dans leur course avec la lumière. Ces images sont alors à la fois vidées et pleines car ce sont des images potentielles qui questionnent un état de latence de l'invisible. C'est une envie de revenir en amont de ce qu'on appelle image, être dans le moment juste avant leur apparition. Je travaille avec des éléments imperceptibles car ce qui est important c'est que les formes apparaissent, disparaissent puis réapparaissent, qu'elles créent la surprise. J'ai conscience que je ne peux pas rendre visible l'invisible car il ne l'est pas par essence mais je cherche à me glisser dans l'interstice où les extrêmes se rencontrent, le visible et l'invisible, l'ombre et la lumière, la matière et l'immatériel, entre voir et être aveugle, entre le plein et le vide. Cet espace flottant d'entre deux est pour moi une surface inframince et claire. Elle matérialise un seuil, celui qui est à la naissance du visible; une ouverture sur quelque chose de perdu, quelque chose d'oublié, d'absent : un espace qui serait celui de la surface.


About my work - 2015

Through the image experimentation, I try to question conditions of the visible and create different situations about what to see means . I’ve been marked by encounters who shook my work, one with Gerhard Richter’s mirrors and installations in glass and my experience with the Hopi Indians of Arizona. They have in common an interrogation on photography and on the subject of those images. Every kind of subject seems to be overdone for me, so I try to get through, to go beyond what is represented, beyond what is frozen. Going up the image beam, I started to work with reflections allowing the emergence of space images and working with light. The exhibition Sans titre (plus ou moins) is playing with transparency. With thoses translucent films applied on the wall, I tried to give a framework in which what is shown is the space itself, its roughness, its marks. Most often my pieces are combined with architecture - they are often glued to the wall or to the floor. Also I want to explore characteristics of a place, how the light travels and reveals it. I like to think that this work is working as the film of a camera. It offers a break, a stopping point for images which are taken in their race with light. These surfaces are both empty and full because they represente potential images. They question a latency state of the invisible. I want to come back upstream of what we call image, to return to the moment just before their appearance. I work with imperceptible elements because what is important is the appearing, the disappearing and reappearing of shapes. Those movments create surprise. I know that I can’t turn something invisible into something visible because it’s not its essence. But I’m trying to slip into the gap in which extremes meet : the visible and the invisible, the shadow and the light, the material and the immaterial, the full and the emptiness, between to see and to be blind. I feel that this floating space between is a clear and inframince surface. It materializes a threshold at the born of the visible; a space showing something lost, something forgotten, something absent : a space that we could call surface.

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À propos de / About Sans titre (Carl, Kevin)

Avant tout, c'est cette situation sur la gauche, le jardin, la nuit. Un palmier, un chat, une forme minimale, c'est ce qu'il y a - sur l'image. Sur la droite, Camille appose une surface transparente dont les dimensions sont identiques à celles de la photographie. La surface est une deuxième image, fantôme, qui borde l'extérieur de l'espace. Elle signale tant une absence qu'elle donne à voir ailleurs. La lumière passe avec vous.

Kevin Desbouis | www.kevindesbouis.com


Above all else, there are on the left, the garden at night. A palm tree, a cat, a minimal form, it’s what there are - on the image. On the right, Camille affix a transparent surface which dimensions are identical to those of the photography. The surface is a second image, ghost, bordering the outside of the space. She notes an absence as it gives to look elsewhere. Light passes with you.

Kevin Desbouis | www.kevindesbouis.com